Majorque
Fin 1998, nous nous sommes rendus à Majorque, pour la dernière fois, afin de collecter les derniers greyhounds. Mon chauffeur avait monté une remorque sur le châssis d'une caravane avec seulement un toit et un pare-vent autour pour pouvoir transporter tous les chiens. Lorsque nous sommes arrivés, le soir, à Barcelone après un voyage sans fin, dans le hall des départs du ferry pour Majorque, avec notre construction maison, il y avait une, deux ou trois équipes belges de cyclisme dans la salle principale qui partaient en stage à Majorque. L'une d'elles était Farm Frites, les autres, si je ne me trompe pas, Lotto et Mobistar ou quelque chose de ce genre...
Bref, quand nous avons finalement été les derniers à être autorisés à monter à bord avec notre remorque préfabriquée, le temps était tellement mauvais qu’une fois à bord, nous n'étions plus autorisés à monter sur le pont. Comme nous étions épuisés, j'ai demandé s'il y avait un endroit où dormir, ce qui n'était pas évident sans réservation. Alors on nous a attribué une petite « cabine », sous le pont, avec des lits superposés. L'eau éclaboussait le sol mais c'était ça ou rien. C'est donc devenu ça, et toute la nuit, dans la couchette du bas, mon chauffeur gallois ronflait avait des renvois et participait allègrement à la pollution atmosphérique.
Le lendemain, nous sommes allés à la « ferme des gitans » pour récupérer les derniers chiens. A notre arrivée, au crépuscule, il n'y avait toujours personne. Après une heure nous étions encore toujours seuls, la nuit commençait à tomber et j’avais absolument besoin d’un arrêt sanitaire. Après une autre demi-heure, je suis sortie et je me suis assise à côté de la camionnette pour un petit besoin, tout en regardant dans le noir les tas d'ordures qui y traînaient. Seulement plus je regardais, plus ces ordures commençaient à bouger. Au début, je pensais que c'était l'obscurité qui me jouait des tours, mais non, c'étaient des centaines de rats qui se régalaient des restes de débris de carcasses de poulet pourries et d'autres saletés. Alors je me suis dépêchée de remonter dans la camionnette. Après deux heures d'attente, nous sommes rentrés en banlieue par des routes de campagne et nous avons dormi dans un parking, à bord de la camionnette. Nous y sommes retournés le lendemain, après un bref petit-déjeuner, et nous nous sommes, de nouveau, retrouvés devant une grille fermée.
Quand je suis descendue de notre véhicule, les rats avaient disparu malgré l'odeur et nous pouvions voir les lévriers muselés à travers la clôture branlante. Certains étaient attachés à un nœud coulant avec leurs pattes arrière. Depuis les baraques sales et fermées, j’entendais les doux gémissements des pauvres bêtes qui étaient là, sans nourriture, ni boissons et qui se trouvaient dans leurs propres excréments dans des petites cages où ils ne pouvaient pas se tourner ou se tenir complètement debout car, m’a-t-on dit, c'était tout simplement de la perte d'énergie ! Du moment que les propriétaires sont enfin arrivés, nous avons, dès que possible et après l’administration nécessaire, embarqué tous les chiens. Parmi eux, se trouvait également un chien aveugle appelé Solitario (le solitaire).
Lors du voyage précédent, je l'avais trouvé accidentellement, sur une bande d'un demi-mètre de large et d'environ 3 mètres de long, sans aucune protection contre le vent et les intempéries, quelque part dans un coin désert, derrière la caserne. J’étais surprise et quand j'ai demandé au vieil homme pourquoi le chien se trouvait là, tout seul, il m’a répondu « ciego », ce qui signifie aveugle. Lorsque je lui ai demandé depuis combien de temps, il se trouvait là, il a haussé les épaules et dit « muchos anos », depuis très longtemps donc. J’en ai eu la chair de poule et j’ai pénétré, malgré ses protestations, dans la sale « demeure » du pauvre animal. Je suis allée vers lui et je me suis agenouillée près de lui, Quand je l'ai pris dans mes bras et pendant que je pleurais de misère, je lui ai promis que je viendrais le libérer. Le pauvre animal tremblait d'émotion. Le voyage suivant, je tins parole et le libérai de son existence misérable. Après avoir pris congé des propriétaireset de l’équipe NG qui était venue à ma demande et qui avait pris en photos les abus intolérables, nous ne sommes plus jamais retournés sur place. Peu de temps après, le cynodrome de Majorque fut fermé et on m’a fait savoir que ma photo était apparue dans tous les journaux anglais.
Quelques jours plus tard, lors de l'examen sous anesthésie, le vétérinaire a déclaré que sa cécité était à cause d'une grave inflammation de la mâchoire qui, en l'absence de soins, avait conduit à son état actuel et qu'il souffrait de douleurs persistantes et intenses depuis des années et qu’il avait, à cause de cela, des difficultés à manger et à boire. Quand il a ajouté que sa situation était désespérée et que, si je tenais à lui, il valait mieux le laisser partir pendant l'anesthésie, mon monde s'est écroulé. J'étais arrivée trop tard et son état était devenu irréversible. Je ne pouvais plus rien faire et je ne me le pardonnerais jamais, mais je savais que je penserais toujours à lui. En sa mémoire, je me suis jurée de tout faire pour sauver, d’un tel destin, ces nobles chiens oubliés et maltraités et c'est ce qui s'est produit.
Mireille.